La santé des professionnels est une responsabilité collective dont peu de monde s’est saisi
Entretien avec le Docteur Philippe Denormandie, chirurgien neuro-orthopédiste - conseiller Santé au sein du groupe MNH, coauteur du rapport sur la santé des professionnels de santé en octobre 2023.
En 2023, vous avez co-écrit un rapport sur la santé des professionnels de santé à la demande de la ministre de la Santé. Quels en sont les enseignements ?
Pour rédiger ce rapport, nous avons diffusé une enquête très large auprès de l’ensemble du secteur de la santé, en ville comme en établissement, dans le sanitaire comme le médico-social, auprès de professionnels libéraux et salariés. Le questionnaire était long, mais nous avons reçu 50 000 réponses. Premier enseignement : la santé des professionnels est un sujet majeur, largement partagé. Quant aux résultats de l’enquête en elle-même, ils sont sans appel : 64 % des professionnels se disent fatigués, 79 % rencontrent des problèmes de concentration, 60 % souffrent de douleurs chroniques et plus d’un sur deux a connu un épisode d’épuisement professionnel.
Pourquoi ce sujet est-il resté si longtemps dans l’ombre ?
Quand on est soignant, on est dans une logique de care, de don. On écoute peu son corps, on n’ose pas parler de ses fragilités, encore moins au sein des équipes. À cela s’ajoute une peur très forte autour de la confidentialité, revenue systématiquement dans nos échanges. Plus largement, la santé des professionnels est une responsabilité collective dont peu de monde s’est saisi. J’ai moi-même été président de CME (commission médicale d’établissement) et passé vingt ans à l’AP-HP sans jamais consacrer de temps réel à ce sujet…
Quelle suite sera donnée à ce rapport ?
Nous avons mis en place un comité de suivi opérationnel associant la DGOS, la DGCS, la DGS et les directions du travail. L’enjeu était d’en faire un sujet transversal, et non celui d’une seule direction. Un plan d’action élaboré avec des responsables de terrain sera également annoncé dans les prochaines semaines.
Nous parlons ici de risques professionnels… Mais sont-ils bien connus ?
Nous manquions cruellement de données. En dehors de quelques travaux sur les médecins ou les infirmières, des pans entiers du secteur n’avaient jamais été étudiés. Nous avons donc lancé, avec l’Inserm et des équipes universitaires, une cartographie des risques professionnels pour quasiment toutes les professions de santé. Elle montre par exemple que les aides-soignants présentent un risque biologique au moins équivalent à celui des infirmiers ou des médecins. Nous avons aussi travaillé sur le risque de cancer, la grossesse, les addictions ou les parcours professionnels, qui montrent notamment l’effet protecteur de l’autonomie et du collectif.
Quel est le coût réel de la mauvaise santé des soignants ?
Il faut tenir compte des coûts directs et indirects de l’absentéisme, mais aussi de ceux du présentéisme, lorsque des professionnels viennent travailler en mauvaise santé. En additionnant les deux, on constate que la mauvaise santé coûte extrêmement cher. À l’inverse, les actions de prévention peuvent produire un retour sur investissement rapide. Ce qui coûte cher, ce n’est pas la prévention, c’est la mauvaise santé.
Quelles actions concrètes peuvent être mises en place rapidement ?
Le premier levier, c’est la reconnaissance du sujet : le droit de dire qu’on ne va pas bien et de recréer des espaces de discussion au sein des équipes. Vient ensuite la médecine du travail, qui doit être recentrée sur la prévention, avec un rôle renforcé pour les infirmières de santé au travail. Il faut aussi intégrer des indicateurs de santé des professionnels, désormais présents dans les certifications HAS, et renforcer la formation, notamment celle des cadres…. Des mesures très concrètes, comme l’hydratation ou la prévention des troubles musculosquelettiques (TMS), peuvent avoir un impact important sans nécessiter d’investissements lourds. Et puis il y a les nombreuses initiatives de terrain qui peuvent donner des idées. Certaines sont très accessibles, comme ces séquences de sport collectives organisées par une aide-soignante d’un EHPAD breton. D’autres nécessitent plus d’investissements, comme le centre Prévention et Travail ouvert par l’hôpital Foch à Suresnes à l’intention de son personnel.
Quels sont les grands chantiers pour l’avenir ?
Nous avons identifié quatre grandes sources de violence : celle des patients et des aidants, la violence intra-équipes liée à la perte de solidarité, la violence administrative et la violence intrinsèque du métier. La prévention doit agir sur l’ensemble de ces dimensions, tout en améliorant la relation du soignant à sa propre santé. Un enjeu majeur concerne également la littératie en santé : comment parler de prévention aux professionnels, notamment aux grands oubliés que sont les aides-soignants ou les auxiliaires de vie, en tenant compte des métiers et des conditions d’exercice.
Accompagner les employeurs et soutenir les soignants
Dans un contexte de dégradation de la santé des soignants et de ses effets sur l’organisation des soins, l’Agence régionale de santé, engagée de longue date, renforce son soutien aux employeurs en apportant réponses concrètes aux besoins, ancrées dans le quotidien des équipes.
Burn-out, troubles musculosquelettiques, absentéisme, reconversions précoces et difficultés de recrutement témoignent d’une dégradation persistante de la santé des soignants.
Cette évolution constitue un enjeu majeur pour l’organisation du système de soins, avec des répercussions directes sur l’attractivité des filières, la stabilité des équipes et la qualité des prises en charge.
Déjà mobilisée en faveur de l’amélioration de la qualité de vie et des conditions de travail et de la prévention des risques professionnels, l’ARS renforce aujourd’hui son action en faveur de la santé des soignants en s’appuyant sur un réseau de partenaires, comme la CRAMIF, l’agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail (ARACT) ou encore l’Institut SPS (voir ci-dessous). « Notre positionnement : en priorité, accompagner les initiatives des employeurs en faveur de la santé de leurs salariés tout en proposant des ressources aux professionnels en souffrance », indique Laure Wallon, directrice du pôle RH en santé.
Établissements de santé : un appel à projets pour la santé mentale des soignants
L’appel à projets sur la santé mentale des soignants lancé l’an dernier auprès des établissements de santé est révélateur de cette stratégie. Il ciblait plus particulièrement les actions visant à réduire le stress des personnels, à faciliter leur accès aux soins, prévenir l’usure professionnelle, sensibiliser et former, faciliter l’accès aux ressources et à accompagner le retour au travail après un arrêt maladie. Cinquante-trois dossiers ont été déposés, avec des financements accordés pour Des actions de sensibilisation et d’éducation (sommeil, nutrition, addictions) : des formations — premiers secours en santé mentale, gestion du stress —, des ateliers sport-santé, des débriefings psychologiques ou encore la création d’espaces collaboratifs. « Nous avons rejeté les propositions concernant des applications digitales de self-care qui ont tendance à renvoyer l’individu en souffrance à ses propres responsabilités. Nous souhaitons concentrer les efforts sur les déterminants collectifs du bien-être », précise Laure Wallon.
Secteur médico-social : réduire la pénibilité et accompagner les évolutions du secteur
Parallèlement, l’ARS agit sur des leviers plus opérationnels, notamment dans le secteur médico-social, où la pénibilité physique reste un facteur majeur d’usure professionnelle. En 2024, environ 24 millions d’euros ont ainsi été mobilisés pour financer des équipements visant à réduire les ports de charge – rails de transfert, aides à la manutention pour les établissements accueillant des personnes âgées ou des personnes en situation de handicap.
L’ARS soutient également la formation professionnelle et l’analyse des pratiques, tout en accompagnant les évolutions du secteur — transformation de l’offre médico-sociale enfant, réforme des structures du domicile pour les personnes âgées — afin que ces évolutions ne deviennent pas, en elles-mêmes, des sources de stress supplémentaires pour les équipes.
Perspectives 2026
Pour 2026, l’Agence régionale de santé entend prolonger et amplifier cette dynamique autour de plusieurs priorités : la prévention, l’accès aux soins pour les soignants ou encore la professionnalisation des managers de proximité qui sont des acteurs clés de la qualité de vie au travail. Enfin, « Un autre chantier, mené avec le Conseil régional de l’ordre des médecins et l’URPS médecins libéraux d’Île-de-France portera sur la prévention des violences faites aux médecins », annonce Laure Wallon en conclusion.
SPS, du soutien individuel à l’enjeu collectif
Écoute, prévention, orientation, accompagnement, plaidoyer… Depuis dix ans, SPS, l’Institut pour la santé des soignants structure une offre nationale d’appui aux professionnels du soin.
Créé en 2015 par des professionnels de santé, SPS l’institut pour la santé des soignants s’est positionné dès ses débuts sur un angle mort du système de soins : la santé de celles et ceux qui prennent soin de notre société. « Ce sont des résultats d’enquête qui nous ont poussé à agir. Ils montraient qu’un professionnel de santé sur deux avait été confronté à un burn-out et que la moitié d’entre eux ne savaient pas vers qui se tourner », explique Catherine Cornibert, cofondatrice et directrice générale de SPS.
Une plateforme d’accompagnement psychologique
Pour répondre à cette souffrance aussi massive qu’invisible, l’association – reconnue d’intérêt général - a développé un vaste dispositif d’accompagnement psychologique, accessible gratuitement à l’ensemble des professionnels du soin, du médico-social et du social, partout en France et 24 h/24. La plateforme SPS est aujourd’hui animée par 120 psychologues qui écoutent, évaluent chaque situation et proposent une orientation vers une hospitalisation en cas d’urgence ou vers des consultations plus poussées. « En 2024, 7 000 personnes nous ont contacté, dont un tiers en provenance d’Île-de-France. Pour la plupart, les appels émanent d’infirmiers, d’aides-soignants et de médecins », poursuit Catherine Cornibert.
Le numéro vert de l'Association SPS, gratuit et accessible partout en France 24h/24 :
0 805 23 23 36
Une maison pour les soignants
Depuis plusieurs années, l’institut déploie également des actions de prévention et de sensibilisation au sein des établissements : ateliers sur la gestion du stress, le management et la communication, formats courts en visioconférence, ressources pédagogiques, autotests ou groupes de parole. L’objectif : permettre aux soignants de reprendre la main sur leur santé, individuellement et collectivement et faire en sorte qu’ils puissent exercer leur métier dans des conditions optimales. Fin 2025, l’association a renforcé son offre avec l’ouverture de la Maison des soignants, initiative soutenue par l’ARS Île-de-France. « C’est un dispositif digital et physique, explique Catherine Cornibert. D’une part, le site lamaisondessoignants.fr, qui donne accès aux groupes de parole, à la plateforme d’écoute et à toutes les ressources développées par SPS, et d’autre part, deux lieux d’accueil à Paris et à Metz. Les professionnels peuvent s’y inscrire pour bénéficier d’entretiens psychologiques, de temps d’échange, de formations ou de soins de bien-être. »
Faire connaitre et reconnaitre
En parallèle de ces actions de terrain, SPS mène un travail de plaidoyer assidu pour que la souffrance des soignants soit mieux comprise et davantage prise en compte. « Force est de constater que l’évolution de l’état de santé est préoccupante, tant chez les soignants que chez ceux qui se préparent à le devenir, ajoute Catherine Cornibert. Par ailleurs, un tiers des professionnels de santé actuels ne recommandent pas aux jeunes de se diriger vers les filières du soin. C’est un mauvais signal pour l’avenir. Il y a urgence à reconnaître le sujet comme un enjeu de santé publique à part entière. Car préserver la santé des soignants, c’est améliorer la vie de tous. »





